Apinews – Juillet 2021

S’adapter au dérèglement climatique Depuis quelques années, les signes annonciateurs du dérèglement climatique sont de plus en plus perceptibles pour les apiculteurs. Le terme de dérèglement a remplacé celui de réchauffement, parce qu’à l’échelle de notre existence, il est plus juste :  les températures extrêmes sont plus fréquentes, les canicules plus longues, les anomalies de saison plus courantes. Les colonies d’abeilles, dont le cycle vital est étroitement lié à celui des végétaux, souffrent de toutes ces sautes d’humeur météorologique. Normalement, tout est synchronisé : les plantes à fleurs (les angiospermes) ont co-évolué pendant des milliers d’années avec les insectes pollinisateurs. Les essences végétales ne fleurissent pas toutes en même temps, de façon à fournir constamment des ressources alimentaires pour les insectes et à optimiser leur pollinisation. A la fin de l’hiver, ce sont les plantes à chatons qui fleurissent en premier : les noisetiers, les saules, les aulnes, les bouleaux… Ce sont des fleurs discrètes, quasi dépourvues de nectar (ce qui les protège du gel) mais avec d’excellents pollens. Cela tombe bien, les besoins de la colonie en protéines sont très importants à la sortie de l’hiver, puisque la reine doit reprendre la ponte. Quelques semaines plus tard, en mars, ce sont les fruitiers qui entrent en fleurs. Avez-vous remarqué que ces arbres font des fleurs avant de faire des feuilles ? Avez-vous noté la remarquable succession des floraisons ? D’abord les prunelliers, puis les pruniers, puis les pommiers, poiriers, merisiers, cerisiers, … C’est quasiment chacun sa semaine ! Cette période de floraison n’est pas sans risque, puisque le froid, la pluie, la grêle ou le gel peuvent s’inviter à la fête. Mais c’est un moyen d’avoir l’exclusivité des pollinisateurs.  A cette période, les abeilles sont à court de réserves et il est grand temps de refaire le plein de miel et de pollen. Ensuite, ce sont les nombreuses fleurs des prairies et les arbres comme les érables champêtres et les frênes qui prennent le relais. Viennent ensuite les églantiers, les acacias, les tilleuls, les ronces, les châtaigniers… C’est le pic d’activité, la grande saison apicole. A la fin de l’été, la nourriture est souvent moins abondante. Mais avec le radoucissement des températures et un peu d’eau, le début de l’automne est souvent propice aux « regains » c’est à dire à une belle repousse des fleurs des champs. C’est aussi l’époque de la floraison des vignes vierges et du lierre. En zone méditerranéenne, les thyms et bruyères refleurissent. Les abeilles en profitent pour emmagasiner le maximum de nourriture pour affronter l’hiver. Vous avez probablement remarqué que les apiculteurs ont, du printemps à l’automne, les yeux rivés sur les fleurs et sur la météo. Il ne s’agit pas que de production de miel, mais aussi de santé des abeilles ! Car quand tout se dérègle, les abeilles peuvent se retrouver dans des situations délicates. Les abeilles ne craignent pas le froid en hiver tant qu’elles sont assez nombreuses pour former une belle grappe pour protéger la reine et qu’elles disposent de nourriture. La situation est différente au printemps car il y a des surfaces importantes de couvain à réchauffer. Il arrive fréquemment que les abeilles soient confinées : impossible pour les butineuses de sortir s’il fait moins de 12°C au soleil. Idem s’il pleut, ou quand le vent dépasse les 25km/h. Si ces conditions alternent régulièrement avec du beau temps, pas de souci. Si elles perdurent… les abeilles vont consommer toutes leurs réserves de miel et de pollen. Ces vagues de froid au printemps sont d’autant plus néfastes pour les colonies d’abeilles qu’elles succèdent une période douce pendant laquelle la population a augmenté. Comment nourrir toutes ces bouches au quotidien, réchauffer tout ce couvain ? La famine s’installe, qui peut être fatale à la colonie ou la laisser carencée. Dans ce type de situation, la rusticité des abeilles est souvent un atout. Des abeilles bien adaptées à leur territoire, sélectionnées localement, se laissent moins berner par un printemps précoce… Rien ne sert de courir, il faut partir à point ! Quand il fait très chaud, les abeilles vont passer leur temps à transporter de l’eau vers la ruche et à la ventiler. C’est une activité très gourmande en temps et en énergie, qui les détourne du butinage.  Les colonies qui sont installées dans des conditions optimales d’emplacement et de ressources alimentaires vont nettement se démarquer des autres. La végétation souffre aussi des conditions météorologiques dégradées : les gels tardifs sont fatals aux fleurs des fruitiers, parfois même des acacias ou des vignes. La montée de sève est dépendante du soleil et de la chaleur : sans eux, la floraison est timide, tout comme la production de nectar ! Trop de soleil nuit aussi : quand la sécheresse s’installe, de nombreuses espèces végétales offrent de faibles quantités de nectar ou renoncent même à fleurir. A notre petite échelle,  il est toutefois possible de lutter contre les éléments : Premièrement, en adoptant avec la plus grande ferveur un mode de vie économe en CO2. Les efforts que nous faisons aujourd’hui porteront leurs fruits (et leurs fleurs) d’ici 30 ans. Ensuite, en devenant un serial-planteur : plus il y aura de végétaux, petits et grands, plus le climat sera tempéré, l’ombre bienfaitrice et le miel abondant ! ZOOM sur le Lamier pourpre On a tendance à se méfier de cette petite plante qui sort fin février dans toutes les pelouses, à cause de sa ressemblance avec de jeunes orties. Il s’agit en fait du lamier pourpre, une plante très mellifère. Les feuilles et les fleurs sont groupées au sommet de la tige. La couleur pourpre est surtout concentrée sur les feuilles les plus jeunes, gaufrées et velues alors que les fleurs sont plutôt roses. Les abeilles doivent s’introduire dans la fleur afin d’y prélever le nectar et le pollen de couleur rouge-bordeaux. On le repère aisément sur la planche de vol parmi les pelotes printanières plutôt jaunes !

Mannaïg de Kersauson
Vétérinaire apicole