Les mortalités constatées dans les ruches au sortir de cet hiver sont impressionnantes. Jusqu’à 50, voire 80 % de pertes selon les régions. Des phénomènes inexpliqués. Par Michel De Muelenaere.
Le printemps aurait dû être bourdonnant. Il ne le sera pas. Et chez les apiculteurs, la déprime s’est installée. La cause : « Les pertes d’abeilles s’élèvent ce printemps à 30 à 40 % indique Etienne Bruneau, patron du Cari, le centre apicole de recherche et d’information (Cari). Cela confirme les éléments dont nous disposions jusqu’à présent. Il n’y a jamais eu autant de pertes. C’est catastrophique ! » Dans certaines régions, « les pertes vont jusqu’à 60 %, 80 % », indique Jacques Dinsart, président de la fédération provinciale des unions professionnelles apicoles de Namur. La Hesbaye serait particulièrement touchée.
Les pertes ne concernent pas que les apiculteurs – 3.200 environ du côté francophone. Elles préoccupent aussi les fruiticulteurs et les agriculteurs pour lequel le travail de pollinisation des abeilles est essentiel. C’est simple, dit l’un d’eux : « On ne peut pas s’en passer. Le jour où il n’y aura plus d’abeilles, il n’y aura plus de fruits ».
Les causes de l’hécatombe ? « Des problèmes très différents, poursuit Bruneau. Les attaques de varroa [un parasite qui affaiblit les hyménoptères] étaient prévues. Elles comptent pour 7 à 8 % de la mortalité ». Les trois vagues de froid de cet hiver ? « Il a été long ; 70 % des petites colonies sont mortes de faim ». Mais le froid n’explique pas de telles pertes. Les abeilles sont capables d’endurer des saisons très rudes.
D’autres signes sont apparus au début du printemps : « Des phénomènes de cristallisation dans les rayons [le miel récolté par les abeilles qui s’en nourrissent en hiver durcit et devient inaccessible]. C’est assez rare, cela n’apparaît qu’une fois tous les cinq ans ». Des apiculteurs ont aussi été touchés par le colony collapse disorder, la disparition brutale et inexpliquée d’essaims. « Certains ont perdu jusqu’à 60 % de leur cheptel », dit Philippe-Auguste Roberti, président de l’union des ruchers wallons. « On a trouvé des ruches sans reine. Des reines se sont mises à pondre des œufs non fécondés, ne donnant donc plus que des mâles. Cela pose énormément de questions » dit Bruneau. Au sortir de l’hiver, chacun cherche à reconstituer son cheptel. « Mais on ne trouve plus d’essaims. La demande a explosé. Et avec elle le prix : il y a 4 ans, un simple essaim se vendait à 45 euros. Aujourd’hui, il faut débourser jusqu’à 120 euros ! » Un apiculteur confirme : « Il n’y a plus rien à vendre ».
Tout le monde n’est pas touché. Mais alors qu’elle apparaissait comme une sorte de havre pour les abeilles, Bruxelles a aussi souffert. « Sur quinze colonies, nous en avons perdu quatre, dont une de faim, confirme Marc Wollast, coordinateur de l’association Apis-Bruoceslla. Sur les colonies restantes, trois sont en très mauvais état ; parfois sans reine ou avec à peine 1.000 abeilles survivantes. En tout, nous avons près de 40 % de pertes ».
Les colonies seront en retard de développement, la reconstitution des essaims prendra du temps. La météo sera décisive. « Si dans les prochains jours nous avons la chance d’avoir un temps chaud et humide, il y a de l’espoir. Idéalement, cela devrait durer un mois et demi. Mais s’il pleut ou s’il fait froid, ce sera la catastrophe ». En dehors des ruchers, l’inquiétude règne aussi. Les arboriculteurs cherchent des ruches pour activer la pollinisation. Mais comme les colonies sont faibles, les apiculteurs rechignent à louer leurs essaims. « Deux arboriculteurs viennent de m’appeler, dit Robert Lequeux à Sombreffe. Ils essayaient désespérément de trouver des ruches ». Confirmation de Serge Fallon, président du Gawi, le groupement d’arboriculteurs wallons pratiquant les techniques intégrées : « Certains ont du mal à trouver des ruches. On constate aussi une envolée des prix : 50 euros pour une ruche il y a deux ans, 100 euros cette année. ».
Les causes de l’effondrement des colonies ? Pour en savoir plus, le ministre wallon de l’agriculture devrait octroyer une subvention au Cari et aux chercheurs de Gembloux afin d’explorer trois pistes : les virus, les contaminants issus de l’environnement et la diversité alimentaire. « C’est clairement lié à l’environnement, dit Bruneau. Mais on n’ose plus rien dire sur les causes. Souvent, les produits chimiques utilisés en agriculture ont des effets insoupçonnables. Les apiculteurs doivent se faire à l’idée qu’ils peuvent, demain, perdre deux tiers de leur cheptel. C’est une loterie négative très dure à supporter ». Et le phénomène n’est pas neuf : « Cela fait dix ans qu’on n’est pas descendu au niveau des mortalités naturelles, explique un amateur. Pourquoi un être aussi important pour la vie de l’homme bénéficie de si peu d’intérêt du politique ?
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